Pendant une grande partie de l’ère post-pandémique, une force structurelle a discrètement soutenu les marchés boursiers : les rachats d’actions incessants des plus grandes sociétés technologiques du monde. Les Sept magnifiques (Apple, Microsoft, Alphabet, Amazon, Meta, Tesla et Nvidia) ont collectivement effectué environ 280 à 310 G$ US de rachats d’actions en 2023 et 2024 seulement, ce qui représente environ 30 à 35 % du total annuel des rachats d’actions du S&P 500, qui s’est établi à près de 1,1 T$ US. Ces programmes n’étaient pas financés par l’endettement. Ils étaient autofinancés grâce à d’importants flux de trésorerie disponibles, les bilans continuant de s’enrichir en liquidités alors même que les programmes de rachat progressaient à un rythme à deux chiffres. Depuis 2020, les rachats du S&P 500 ont doublé, passant d’environ 520 G$ jusqu’à leur rythme actuel, retirant environ 2 % de la capitalisation boursière chaque année. Pour les répartitions en actions, il ne s’agissait pas d’un simple détail, mais de la plus importante source de demande non liée aux fondamentaux économiques soutenant l’indice.
Une rotation structurelle, et non un phénomène temporaire
Cette source de demande ralentit désormais par rapport à la taille du marché. Au premier trimestre de 2026, les rachats d’actions du S&P 500 n’ont progressé que de 1 % sur un an, rompant nettement avec la tendance à deux chiffres observée depuis plusieurs années, alors même que les sociétés technologiques à mégacapitalisation affichaient une croissance des revenus de 20 % et une croissance des bénéfices d’environ 60 %. L’enjeu se situe sous la surface de ces chiffres : un tiers record de ces bénéfices provenait d’« autres revenus » et de réévaluations liées au capital-investissement, et non des flux de trésorerie disponibles générés par les activités d’exploitation. La production réelle de liquidités accuse un retard sur la présentation des bénéfices, tandis que les budgets de dépenses en capital consomment une part croissante de ce qui reste. Selon nous, les dépenses en capital des sociétés du S&P 500 devraient augmenter d’environ 33 % en 2026 pour atteindre près de 2 T$ US. Les dépenses des fournisseurs de services à très grande échelle devraient à elles seules atteindre environ 750 G$ US, soit une hausse de 80 % par rapport à l’année précédente⁶. Les rachats, en revanche, devraient croître de seulement 3 % pour atteindre 1 T$ US. La facture des dépenses en capital a doublé. Le bassin de capitaux consacré aux rachats d’actions a été révisé à la baisse.
La dette prend le relais
Pour combler cet écart, les plus grandes plateformes technologiques sont discrètement passées du statut de sociétés redistribuant massivement du capital à celui d’émetteurs structurels de dette de qualité supérieure. Depuis le début de 2026, les émissions de dette de qualité supérieure des fournisseurs de services à très grande échelle ont déjà atteint 150 G$ US, soit l’équivalent de la limite inférieure des attentes annuelles du marché acheteur, alors qu’il reste plus de sept mois à l’année. Le scénario de référence pour 2027 dépasse 200 G$ US. Les sociétés qui symbolisaient auparavant l’ère des rachats d’actions sont désormais en concurrence sur les marchés du crédit pour obtenir du financement. Les répercussions potentielles sur les écarts de crédit de qualité supérieure, sur la dynamique de l’offre de crédit et, ultimement, sur la prime de risque des actions méritent une attention particulière.
Deux trajectoires possibles : convergence ou compression
La suite dépend de deux scénarios aux conséquences très différentes. Dans le scénario favorable, les revenus tirés de l’IA et le rendement du capital investi rattrapent le rythme des dépenses en capital, les projets financés par l’endettement se poursuivent et les rachats d’actions renouent avec leur trajectoire de croissance en 2027 et en 2028, soutenus par une base bénéficiaire plus élevée et mieux diversifiée. Dans le scénario plus difficile, les revenus liés à l’IA tardent à se matérialiser et la compression des flux de trésorerie disponibles, combinée à l’élargissement des écarts de crédit de qualité supérieure, force les sociétés à réduire durablement leurs rachats d’actions. Dans un tel contexte, la plus importante source de soutien non liée aux fondamentaux économiques sous-jacente à l’indice s’estompe progressivement, exposant les multiples boursiers qui en bénéficiaient implicitement à un risque de réévaluation.
Les questions que les conseillers devraient se poser
La qualité des bénéfices des sociétés technologiques à mégacapitalisation justifie-t-elle les primes de valorisation actuelles ou les bénéfices déclarés masquent-ils une insuffisance des flux de trésorerie disponibles que le marché est prêt à financer seulement jusqu’à ce que le point d’inflexion entre les dépenses en capital liées à l’IA et les flux de trésorerie disponibles se matérialise? Et que deviendront les multiples si ce point d’inflexion est repoussé ou s’avère décevant? À mesure que les fournisseurs de services à très grande échelle passent du statut de sociétés favorables aux actionnaires à celui d’émetteurs sur les marchés du crédit, quelles composantes de la répartition en actions des clients sont les plus exposées à la disparition potentielle de ce soutien lié aux rachats d’actions? La concentration peut jouer dans les deux sens.
Toutes les données proviennent des recherches de PICTON et de Bloomberg Inc. et sont en date du 12 mai 2026, sauf indication contraire.